« Il faut faire preuve d'ingéniosité pour conserver quelque chose »

Conserver ou démolir ? Les maîtres d'ouvrage optent encore trop souvent pour la démolition, estime Roger Dietschweiler, responsable Entretien des ouvrages et construction industrielle chez Basler & Hofmann. Dans cet entretien, il explique pourquoi cela vaut la peine de continuer à construire, ce qui fait réellement vieillir un bâtiment et pourquoi tant d'édifices de l'époque du boom économique nécessitent aujourd'hui une rénovation.
Roger Dietschweiler, ingénieur civil, est fasciné par les ouvrages anciens tels que les célèbres serres des Kew Gardens à Londres. Il apprécie les méthodes de construction économes en matériaux et les constructions bien pensées. En tant que responsable de l’entretien des ouvrages, il conseille les maîtres d’ouvrage publics et privés qui souhaitent transformer, agrandir ou rénover des bâtiments existants. Son équipe planifie des travaux de remise en état de toutes sortes. Actuellement, elle travaille par exemple à la remise en état de la centrale thermique à bois d’Aubrugg (ZH), classée monument historique, à la rénovation du centre de sports de glace Grabengut à Thoune, ainsi qu’à la remise en état de divers parkings et façades classées d'écoles et d’immeubles d’habitation.
Roger, tu t'occupes de la conservation du bâti d’origine. Est-il possible de conserver n’importe quel bâtiment ?
Roger Dietschweiler : Avec suffisamment d’argent, de temps et de savoir-faire, beaucoup de choses sont possibles. À Zoug, par exemple, nous avons conservé un bâtiment classé dont la durée de vie utile était en réalité déjà écoulée. Les éléments de construction les plus anciens dataient de 500 ans. La maison avait été transformée un nombre incalculable de fois. La structure porteuse ne tenait plus que parce que tant de transformations s’étaient entremêlées. Mais cette maison a une valeur historique. Nous avons réussi à conserver le bâti d’origine. En concertation avec les services de protection des monuments historiques, nous avons évalué presque chaque élément de construction individuellement et décidé s’il devait être conservé, renforcé ou remplacé. Aujourd’hui, la maison est habitée et un café anime le rez-de-chaussée.
Quels sont aujourd'hui les grands défis liés à l'entretien des ouvrages ?
Roger Dietschweiler : Les bâtiments construits pendant la période de forte expansion économique constituent un véritable casse-tête. En tant que société, nous sommes confrontés à la question suivante : comment conserver tous ces bâtiments datant de la seconde moitié du XXe siècle ? À l’époque, on a construit presque tout ce que nous voyons aujourd’hui. Un exemple typique est le lotissement Hardau II à Zurich, datant des années 1970, qui fait actuellement l’objet de travaux de rénovation. Ces bâtiments présentent un problème commun à de nombreuses façades en béton apparent de cette époque : la couche de béton recouvrant les fers d’armature a été réalisée de manière trop mince, ce qui entraîne la corrosion de l’armature. Construire ainsi était conforme aux normes de l’époque. On a sous-estimé l’intensité et la rapidité de la carbonatation provoquée par le CO₂ présent dans l’atmosphère.
Les bâtiments construits pendant la période de forte croissance économique arrivent-ils aujourd’hui au terme de leur durée de vie ?
Roger Dietschweiler : En génie civil, on ne parle pas de durée de vie, mais de durée d’utilisation. Nous fixons cette durée pour le maître d’ouvrage dans le contrat d’utilisation, afin qu’il sache comment et pendant combien de temps l’ouvrage peut être utilisé. La durée d’utilisation repose toujours sur l’hypothèse qu’une maintenance est assurée.
Dans le domaine des infrastructures, qu’il s’agisse de routes ou de ponts, l’entretien est généralement pris en compte dès la phase de planification, car les mesures d’entretien du réseau routier doivent être coordonnées entre elles.
Pour les constructions, en particulier chez les maîtres d’ouvrage privés, la maintenance est malheureusement souvent négligée. De nombreux propriétaires immobiliers ne réagissent souvent que lorsqu’un défaut est manifeste. Le fait qu’un toit, par exemple, ne soit plus étanche au bout de 20 ans est en réalité prévisible, car une étanchéité n’a qu’une durée de vie limitée. À un moment donné, une remise en état est nécessaire ; c’est le cas pour tous les éléments de construction.
Quelle est la durée de vie d'une structure porteuse construite aujourd'hui ?
Roger Dietschweiler : La structure porteuse d’un bâtiment construit aujourd’hui peut sans problème durer 100 ans, voire plus. Les durées de vie des autres éléments de construction, comme l'enveloppe du bâtiment, sont bien plus courtes. Mais en règle générale, ce n'est pas l'état de l'ouvrage qui en scelle la fin, mais l'évolution des exigences en matière d'utilisation.
De quoi « meurt » un ouvrage ?
Un ouvrage ne meurt pas. Il perd sa raison d’être – lorsque son utilisation devient obsolète, lorsqu’il n’a plus aucune utilité économique ou symbolique ou lorsqu’il n’est plus qu’un tas de matériaux. La réutilisation est alors la dernière option.
L’ancien peut-il présenter des avantages ?
Roger Dietschweiler : Oui. Ce qui est ancien et fonctionne encore a fait ses preuves sur le plan constructif. Si une construction tient déjà depuis 50 ans, il y a de fortes chances qu’elle tienne encore 50 ans sans encombre. Tous les défauts de construction seraient apparus entre-temps. Une construction qui a fait ses preuves a de la valeur, et on ne devrait pas détruire sans raison valable ce qui a de la valeur.
Est-il toujours plus durable de conserver un bâtiment ?
Roger Dietschweiler : La réponse simple est : oui. Mais il faut toujours examiner chaque projet au cas par cas. Grâce à l’analyse du cycle de vie de différentes options, nous pouvons déterminer si c’est la nouvelle construction ou sa conservation qui permet de réduire le plus les émissions de CO₂. Nous le faisons assez souvent dans le cadre de la conception des structures, et on constate généralement que moins on intervient sur le gros œuvre, plus la solution est durable. Souvent, des bâtiments sont démolis inutilement parce qu’on soupçonne un déficit ou qu’une nouvelle construction semble plus simple que de continuer à exploiter le bâtiment existant. Il faut faire preuve d’ingéniosité pour conserver quelque chose.
Y a-t-il d’autres raisons de conserver un bâtiment ?
Roger Dietschweiler : Il existe de nombreuses raisons de conserver un bâtiment et de poursuivre sa construction. Le bâti existant recèle déjà beaucoup de choses : histoire, identité, matériaux et énergie. La valeur sociale ou culturelle peut être une raison : un bâtiment qui se dresse depuis des décennies au cœur d’un village forge une identité.
De plus, les changements d’affectation ouvrent de nouvelles perspectives. Prenons l’exemple d’une construction industrielle avec de hauts volumes et des plafonds capables de supporter dix fois plus de charge qu’un immeuble d’habitation. Dans un tel bâtiment, on peut réaliser ses rêves. On peut y installer des faux-plafonds, des estrades, créer des perspectives diagonales, et il y a beaucoup d’espace pour les installations techniques. Autant d’éléments que l’on ne pourrait pas se permettre si l’on construisait un nouvel immeuble d’habitation. L’ancien peut être une ressource, une richesse.
Si tu te projettes 30 ans dans le futur, comment construirons-nous alors ?
Roger Dietschweiler : Nous construirons à nouveau de manière plus simple et avec moins de matériaux, car l'énergie sera chère et les ressources ne seront plus aussi facilement disponibles. Nous accorderons davantage d'importance à la réutilisabilité et veillerons à ce que les matériaux puissent être séparés. Cela signifie, par exemple, que les éléments de construction seront moins souvent collés et davantage assemblés.
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